samedi 12 février 2011

Y a-t-il un skipper dans la salle?


Bagnols-sur-Cèze, 12 février 2011.

« Le bar-tabac occupe un coin de rue, près d'la place Mallet. On s'y asseoit un court instant, au milieu des habitués, et il n'y a plus rien à penser. J'regarde les courses de chevaux sur l'écran plat, et la trogne des piliers de comptoirs, qui passent le temps, leur argent et leur santé bercés par les bruits électroniques d'la Française des jeux. La pute. Tu paies tu paies mais tu la tires jamais. Tout semble à sa place ici, et y a un coté rassurant. A la terrasse, l'air frais mais sec me tient éveillé, tandis que mon verre de Cognac me réchauffe la glotte, et l'âme aussi, parce que chez moi, les deux sont liés par une sorte de long tube qu'on appelle un gosier et qui relie ma tête à mon foie. Un gitan entre deux âges tapait sur sa gratte comme sur sa femme, mais comme c'était du flamenco, c'était beau et chaud, et un air d'Andalousie me transporte dans cette nostalgie qui si souvent m'accompagne. A avoir toujours un pied dans le passé, on risque bien de s'casser la gueule sur l'comptoir. Pourtant, y a peu d'embûches sur le chemins, à part un tabouret et son pochard. Le gitant passe plus de temps à accorder sa guitare qu'à en jouer. Faudra lui dire qu'sa fait pas reluire. Ici, on est loin des redondances intellectuels des binoclards universitaires et des professeurs qui sentent la naphtaline. Pourtant, l'soucis et les interrogations du populo, s'en est pas moins profond. Et chaque fois qu'j'pose mon baluchon quelque part, y a forcément un air de gitanie qui résonne dans l'air. C'est l'soleil d'la mélancolie. C'est la bohême qui m'fait des remontrances! Elle me tire par le coeur, me rappelle qu'la liberté, elle se trouve sur le chemin, surtout si celui-ci ne s'arrête jamais. Et l'bonheur? Hein? Il est où? Il est dans l'sourire de ces ignares, qui tapent dans leurs mains même pas en rythme, entre deux levers d'coude, mais qui dans un air de guitare oublient leur condition d'merde. Bah quoi? On a tous des trous d'balle, et on chie avec, après tout.»

J'avais tout juste écrit ça dans mon calepin que j'me lève fumer une cibiche sur l'pas d'la porte. Celui qui s'appelle Franky tangue déjà mais j'lui passe quand même du feu. Il m'parle de rien, il m'parle de tout, il m'dit qu'la vie est belle, et qu'il a pris des gnons, mais qu'il en a donné aussi. « Moi j'tape » qu'il dit. On dirait un gentil con qu'à trop d'vie en lui et d'injustice pour s'exprimer autrement qu'avec ses phalanges, sur lesquels d'ailleurs j'y vois trois points tatoués. « J'suis un gitan, moi » qu'il m'dit, avant d'ajouter : « Putain, y a une table en terasse, qu'est-ce qu'on jour les pète-culs debout? On va poser nos proses à l'aise, tu bois quoi? ». « Un picon-bière ». « J'me disais bien qu't'étais pas d'ici ». Dans le lot, y a Jean-Luc aussi, le Docteur d'la Botte, comme on l'a appelé par le passé. Y m'dit : « J'suis juif arménien, pas d'bol, mais tjs vivant! ». Remarque, il était pas en r'tard par rapport à Franky en ce qui concerne le lever d'coude. P'tit Luc, la quarantaine bien tassée, comme Franky, c'est un parigot. J'ai tilté direct because l'accent. Bah ouais, quand il parle, ça chante pas. Y a pas d'soleil quoi. Un bottier, qu'il était. T'en as déjà croisé, toi, des bottiers? Moi non, j'ai même du lui faire répéter. Un des plus grands bottiers d'Paname la belle, qu'il m'dit. Spécialiste des bottes pour dame. Même qu'une fois, y a la Sagan qui rentre dans sa boutique, pour s'faire faire des bottes, et que tous les quarts d'heures, elle filait aux gogues pour s'poudrer l'blase. L'aurait pu faire tourner, qu'y m'dit. Maintenant, l'Jean-Luc, ça fait cinq ans qu'il est à Bagnol, because il a oublier un polichinelle dans l'tiroir d'une pouliche sûrement un soir de bringue. Remarque, il a un beau brin d'fillette, c'est beau, la vie, comme parfois, l'être humain, même quand il fait d'la merde, il peut sortir quelque chose de beau et d'vivant, souvent sans l'faire exprès, d'ailleurs.

C'est l'moment que j'choisis pour remettre la p'tite soeur à ces messieurs, les frangins du comptoir, les aminches d'la bibine, les amoureux d'la liche. Franky, lui ce qu'il veut, c'est revenir au temps où il gardait un hectare de beuh avec sa carabine. Un bon moment d'sa vie. Ca lui fait penser qu'il s'en fumerait bien un gros. Puis il s'rappelle que c'est beau la vie, même s'il a pris des gnons, mais qu'il en a donné aussi, parce que lui, c'est un gitan. J'écoute les histoire de P'tit Luc. En fait, il a fait du compagnonnage pendant 8 ans, dans la botte quoi, c'est pour ça qu'on l'appelle l'docteur d'la botte. S'est mis en retraite vers la fin d'ses 40piges, et maintenant, son truc, c'est la voile. Ouais, il est skipper. Il me montre des photos et des vidéos sur son portable. J'aime bien ses histoires. Il a pas l'air con l'gaillard, ça l'sauve. L'autre est déjà foutu, mais c'est un brave type quand même. Les gars ils m'parlent du concert de Bill Deraime, qu'y a ce soir. « Vas-y, on y va, on s'la met bien, tu peux dormir à la maison, viens, on s'fume un pétard ». Merci les gars, j'aime bien Billou, mais la j'suis naze. Mais c'est cool. La bière est fini et l'soleil se couche, le froid me saisit. J'quitte mes compagnon d'bistrot. Trois destins qui se croisent, comme ça, au bar-tabac. Ils ont la pogne amicale, quand on s'la serre, et ça réchauffe le coeur. Salut Franky, salut Jean-Luc, à la revoyure, et surtout, changez pas.


Voilà, j'ai passé mon après-midi au petit bar-tabac au coin d'la place Mallet. De toute façon, à Bagnols, y a rien d'autre à trefou. Puis c'est pas grave, parce que c'est tout un monde qui s'y tient, dans s'bistrot. Un monde qu'on peut refaire, qu'on peut balancer par terre et pétrir, le remettre un peu comme on veut, l'espace d'un moment quoi. C'est un bar-tabac comme y en a dans toutes les p'tites villes, au bout d'une rue banal de petite-ville, et c'est toujours comme ça. J'm'asseois tout seul, j'siffle mes verres, j'observe, j'ecris, j'suis un peu ivre, j'sors me fumer une clope, et y a des Franky et des P'tit Luc, dans tous les rades de p'tite ville, comme ça, qui fument leur clope sur l'pas d'la porte et qui sont ivres aussi. Ca commence par « t'as pas du feu » et ça finit à refaire le monde, et à la revoyure. Alors j'suis parti le long de cette rue, tranquillement. Sans me retourner. Avec toujours une vieille énigme qui me poursuit de bistrot en pmu, de rades en troquets, de godet en godet : comment ça se fait qu'il y a toujours un skipper dans ces putains d'bistrots?

2 commentaires :

Anonyme a dit…

Alors ils étaient plus assez bien pour toi les Clochard de Montpellier, il a fallu que tu t'en aille à je ne sais pas ou-sur Cèze, dans un de ces coins ou ton alcoolisme chronique est un certificat d'étude,, là où le lotto la schneck et le picon deviennent des adjectifs qui précedent ton patronyme poilus,
Ah c'est crapsch tout ça, ça schmechk la carambouile, ça frise l'arsouille,

Homens loteria e ferramenta de corte , é tudo um caso de sorte, caramba !

Jo

e nunca esquece-te que "a água faz bem, mas sómente a que tem vinho"
Francis Pessoa

Kristo a dit…

Ohhh crapsch do caralho!

D'où qu'c'est qu'tu la tires, cette révérence, de homens e lotaria et tout le tralala? T'as bouffé un dictionnaire des proverbes portugais?

J'ai tjs une référence particulière pour Frank Body, le pov' vieux étant mort d'alcoolisme à 40 balais, il avait sûrement beaucoup à nous apprendre! Mais sur ses vers (verres?), j'ajouterais : o vinho faz bem, sobretudo sem agua! Et ça tu peux le dire, tu peux l'affirmer haut et fort, de Lisbonne à Katmandou, C'est du Christopher Pereira.

C'est vrai que pour un peu j'en oublierai ma mirabelle natale. Que veux-tu, l'embourgeoisement me guette, il est proportionnel à mon embonpoint, et c'est avec un le menton haut que parfois je déguste mon armagnac bas de gamme au milieu des joueurs de PMU.

Ma foi, je suis un homme simple dans ce monde finalement. Tu vois, moi, ce monde, j'l'embrasse, j'le prends dans mes bras. Mon problème, c'est que mon coeur n'est pas assez grand pour survivre au déluge d'amour de ce monde qui se court après (c'est beau hein? On dirait du Marc Levy). Tu vois, le monde, c'est comme un grand bar, où il y a plein de bouteille, et pour pas cher. Mon problème, c'est que j'aime mon picon-bière du Nord, c'est que j'aime ma mirabelle lorraine, c'est que j'aime mon pastis de Marseille, c'est que j'aime mon vin du Languedoc, c'est que j'aime ma Ginjinha de Lisbonne.

Et c'est ça, mon grand problème. Si, à l'instar du grand homme Fernando Pessoa, j'ravale mon extrait d'naissance à coup d'cirrhose à 45 piges, c'est parce que j'avais trop d'amour en moi.